Le restaurant de l’amour retrouvé

Ogawa Ito

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Lire est une gourmandise…

Un soir Rinco rentre de son travail et retrouve son appartement vide. Son petit ami l’a quittée sans laisser ni mot ni objet. Seule la jarre de saumure de sa grand mère n’a pas été emportée. N’ayant plus aucune raison de rester ni les moyens, la jeune fille de vingt cinq ans décide malgré elle de rentrer chez sa mère.  Ce personnage fantasque vit avec un cochon apprivoisé dans un village de montagne de plus en plus délaissé. Muette à cause du choc, la jeune femme reprend doucement sa vie en main et ouvre un restaurant. Mais ce dernier est un peu particulier : pour ses convives elle cuisine un plat unique en accord avec leurs émotions du moment et leur vie.

Un joli livre qu’on prend plaisir à lire et qui donne surtout très envie de cuisiner!

Les personnages sont attachants et ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être.  On  les découvre peu à peu au cours du livre, le plus étonnant étant finalement celui de la mère bien loin de ce qu’on imagine au départ. Comme dans beaucoup de romans japonais on retrouve une écriture épurée, un petit côté décontenançant, un attachement à la nature et au passé. Le personnage de Rinco par certains aspects (le contexte de sa naissance, le fait qu’elle soit muette) rappelle ceux de de Yoko Ogawa. La force du livre tient surtout au retour aux sources et à l’essentiel que souhaite le personnage, tant dans sa vie que dans sa cuisine. En cuisinant Rinco cherche à réveiller les sens, faire voyager, apprendre à aimer et à goûter pleinement à la vie. Mais si elle parvient à rendre ses hôtes heureux, notre cuisinière parviendra t-elle à son tour à tourner la page et à pardonner? Toute la question est là, et si par certains côtés l’histoire rappelle un peu les dramas japonais l’auteure ne s’y complaît jamais réellement. Ni blanc ni noir le livre s’attache d’avantage à décrire ce qui unit et désunit des êtres.

A dévorer comme on dévore un bon petit plat!

Pour les gourmands de cuisine japonaise je conseille également Le club des gourmets et autres cuisines japonaises, recueil de nouvelles et textes autour de l’art culinaire japonais et dont certains sont inédits en français comme celui de Tanizaki.

le club des gourmets et autres cuisnes japonaises

Le sexe des cerises

Jeanette Winterson

le sexe des cerises

En plein XVIIème siècle londonien, Jourdain, enfant abandonné au bord de la Tamise,  a été adopté par la femme « aux chiens », géante qui a sa vision du monde et de la justice, tout en étant une mère attentive.  Le jeune garçon lui, rêve, depuis qu’il est enfant de prendre la mer et de voyager autour du monde. Avant de voir son souhait exaucé par le jardinier du roi John Tradescent, c’est grâce à ses rêves qu’il s’envole vers d’autres pays.

A cheval entre différents genres, ce roman à deux voix, à l’écriture ciselée et baroque, mélange le conte pour adulte et le roman plus ou moins historique. Par son côté fantastique l’auteure y dénonce les dérives des mariages forcés, les préjugés que l’ont peut avoir sur l’amour et le sexe, et qui sont à plus d’un titre excessivement contemporains, notamment sur l’amour entre deux femmes. Mais il ne faut pas s’y méprendre c’est l’amour sous toute ses formes que défend Jeannette Winterson que se soit entre un homme et une femme, deux amant(e)s, une mère et son fils, un sujet et son roi.

Les deux personnages principaux qui prennent à tour de rôle la parole sont très différents, voire opposés. L’un est rêveur, l’autre ancré dans le réel. L’un est violent l’autre est doux. L’un cherche l’amour, l’autre le fuit et n’y voit aucun intérêt. Malgré une écriture  poétique certains passages restent très crus et peuvent choquer certaines personnes (notamment les passages se déroulant dans les maisons de plaisirs et où s’exprime la vengeance des prostituées et de la géante à l’encontre des puritains). Par moments le livre flirte également avec la philosophie pour notre plus grand plaisir. On aime les passages où les personnages s’interrogent sur ce qu’est la vie, l’amour, chacun ayant son propre questionnement , cherchant ses propres réponses. L’auteure prend également un malin plaisir à détourner les contes de notre enfances (les Douze princesses, Raiponce), pour rendre les personnages féminins très contemporains, féministes, aux caractères affirmés mais parfois un peu caricaturaux.

L’auteure a une imagination débordante, parfois loufoque et nous plonge dans des univers poétiques et déjantés. Dans certains les mots vous attaquent, vous étouffent et l’on fait appelle à des balayeurs de mots dans des montgolfières. Dans d’autres le sol et les entre-sols n’existent plus. Les meubles sont accrochés par des chaines et l’on se déplace sur des cordes à la manière d’équilibristes.

Ce livre m’a beaucoup plu, je l’ai trouvé revigorant et ai aimé m’y plonger. J’ai néanmoins, moins apprécié les chapitres se déroulant à notre époque. Ils arrivent à la fin du livre un peu comme un cheveu sur la soupe, et bien que l’on voie ce que cherche à nous dire Winterson, je n ai pas trouvé qu’ils apportaient grand chose au récit.

Enfin pour le plaisir un des multiples passage que j’ai aimé : « Ce soir là deux amants qui chuchotaient sous la voûte en plomb de l’église périrent par leur propre passion. Leurs effusions verbales, prisonnière de la discipline saturnienne du plomb, remplirent tant l’espace de la galerie que tout l’air en fut chassé. Les amants s’asphyxièrent, mais quand le sacristain ouvrit la petite porte, leurs paroles se déversèrent dans leur soif de liberté, et on les aperçut au-dessus de la cité qui fuyait à tire d’aile sous la forme de colombe. »                

Tu verras

Nicolas Fargues

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Tu verras est un livre bouleversant et magnifique. Plein de tendresse mais aussi d’amertume, ce livre  au ton juste et à l’écriture fluide, décrit les relations père/fils, et parle d’un drame auquel on ne s’attend jamais : la perte d’un être cher et la douleur qu’elle entraîne. Sans jamais tomber dans le pathos l’auteur exprime avec justesse les sentiments des protagonistes que se soit au sujet de l’adolescence, du racisme, des bons moments, de la culpabilité ou de la mort. Il force son personnage, Colin à se confronter à ses préjugés et à les dépasser.  S’il nous fait pleurer il nous fait également sourire quand il nous dépeint le fossé qui se creuse inéluctablement  entre les générations, cette vérité que nulle ne veut admettre parce qu’on croit toujours être différents des autres. Au delà de cette histoire, Nicolas Fargues nous fait en creux un portrait de notre société et de nos adolescents qui y vivent sans vraiment s’y repérer.

Un livre génial dans lequel on plonge et dont on ne ressort qu’une fois fini.  Seul petit bémol : une fin un peu incongrue à mon sens, un peu facile et un peu surréelle par rapport à l’ensemble du livre.

Je suis un écrivain japonais

Dany Laferrière

je suis un écrivain

C’est l’histoire de quelqu’un qui ne fait rien ou pas grand chose. Un écrivain qui devrait écrire mais qui préfère lire un poète japonais dans son bain ou ailleurs, et qui n’a donné qu’une seule chose : un titre. Mais quel titre! Je suis un écrivain Japonais et voilà le monde qui s’emballe autour de lui et qui l’emporte dans un tourbillon qu’il n’aurait pas imaginé.

Au delà de la réflexion sur l’acte d’écrire Dany Laferrière nous conduit à des réflexions encore plus abyssales : l’Exil et que signifie  appartenir à une nation, qui le décide et pourquoi.

En lisant ce livre je n’ai pu m’empêcher de penser à La salle de bain de Jean Philippe Toussaint. Il y a une proximité entre ces deux livres, dans le traitement du découpage du texte, dans l’adoption du point de vue, dans ce anti héro qui se prélasse et ne fait pas grand chose.   Mais l’histoire est toute différente. Chaque chapitre est une micro histoire avec un titre qui s’imbrique dans une autre, un peu comme des poupées russes. Aux frontières de la philosophie, de la réalité et du rêve, l’auteur nous dépeint à travers le kaléidoscope d’un écrivain, notre société par petites touches. Sans jamais savoir vraiment de qui il nous parle, si c’est de lui même ou de son personnage, Dany Laferrière nous conte non sans humour et sans sarcasme, ce quotidien d’écrivain, ce qui le nourrit. Il y fait se côtoyer et frôler Bjork, Basho et des peintres vaudous.

Ce livre qui n’est pas une histoire au sens où on l’entend, ressemble plus à de petites perles qu’il faut saisir et assembler en un collier, des petits récits qui nourrissent nos propres réflexions, nous invitent à nous questionner.

Jolie libraire dans la lumière

de Frank Andriat

jolie libraire

A tous ceux qui aiment les livres et qui pensent qu’ils peuvent changer une vie …

Une jeune libraire tombe sur un récit bouleversant qui lui fait penser en tout point à un épisode de sa vie. Entre passé et présent, comment faire le lien entre les deux sans  se perdre et perdre ceux qu’on aime. Peut-être tout simplement en réapprenant à vivre…

Jolie libraire dans la lumière est un livre comme on les aime. Un livre qui parle des livres comme tout lecteur aime à en entendre parler : des enchanteurs qui illuminent notre quotidien. Dans ce roman Franck Andriat y évoque la vie dans ce qu’elle a de plus triste et de plus beau à nous offrir. Alternant passé et présent, il nous fait découvrir peu à peu la vie de ce personnage courageux et haut en couleur qu’est son héroïne. Ce livre fort en émotion, à la fois amer et doux , est une belle découverte qui  nous redonne espoir. On y sent la passion de l’auteur pour ces objets si fragiles et si beaux que sont les livres et les temples qui les accueillent : les librairies. C’est aussi une jolie ode au métier de libraire, à ce qu’il apporte et crée. Chose ô combien importante à l’heure du numérique. Un libraire n’est pas un simple vendeur, il nous donne bien plus de choses qu’il n’y parait. Poétique, parfois crue, empreinte d’humanité cette histoire est un petit plaisir à s’offrir et que je conseille.  Seule la fin est peut-être un peu facile, mais comme le dit si bien l’un des protagonistes : « Les livres ne parlent jamais assez du bonheur ».

Sebastião Salgado

GENESIS

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De l’Afrique aux terres glacées de l’Antarctique, ce sont les plus beaux joyaux de notre planète que nous  découvrons tout au long de cette exposition. On reste coi face à ces photos aux allures romantiques, proches des paysages du peintre C.D.Friedrich, révélant les abîmes de beautés que  recèle la nature. Que ce soit des espaces désertiques ou luxuriants, une certaine magie s’opère au travers de l’objectif du brésilien. Cet objectif, il l’a mis au service de la Terre pour en défendre ses trésors. Pas besoin de couleur, le noir et blanc servi par de splendides clairs-obscurs révèle, exacerbe la beauté, la pureté et la simplicité de ce qu’il prend : visages ou paysages, faune ou flore.

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Bien qu’il ne soit pas de la même nationalité que Luis Sepùlveda, S.Salgado en est proche par sa démarche et sa pensée. Genesis compléterait idéalement le recueil de nouvelles de l’écrivain chilien : Les roses d’Atacama. L’écrivain y est voyageur, nous contant entre autres des fables écologiques ainsi que des histoires de peuples en voie de disparition. A sa manière le photographe brésilien aborde les mêmes thèmes. Des indiens Zoé d’Amazonie aux Dinkas d’Afrique en passant par les peuples nomades du nord et leurs troupeaux de rennes, le photographe brésilien capture ces derniers humains qui n’ont pas encore succombé à la mondialisation et qui ont préservé leur mode vie si proche de la terre qui les entoure. S. Salgado nous montre la nature au travers de ses paysages qui sont les derniers bastions vierges de la griffe humaine, Éden pour une faune variée en voie, elle aussi de disparition. Des îles Galapagos au delta de l’Okavango c’est l’histoire même de la Terre qu’il retrace par le biais de  ses imperfections, de ses cataclysmes et de ses improbables havres de vie.

Claque visuelle, l’exposition nous touche en plein coeur. Souhaitons qu’elle déclenche une véritable prise de conscience au sujet de la préservation de notre si belle et si fragile planète.

Exposition du 25.09.2013 au  05.01.2014 à la Maison européenne de la photographie :

http://www.mep-fr.org/evenement/sebastiao-salgado-2/

http://www.amazonasimages.com/grands-travaux?PHPSESSID=821adba41df4c9a8c1d2388c6eebdd63