Sanglier Noir Pivoines Roses

Gaëlle heureux

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« Découpages en losange aux volets, plates-bandes alignées au cordeau, collection de porte-clés, de bobines de fil ou de statuettes de saints, pommes de terre cuites à la minute près…Gaëlle Heureux plante des décors résolument Kitch et y installe des personnages cueillis sur le vif. Se glissant dans la peau de l’expert comptable retraité, du petit garçon consigné au chevet de son arrière-grand mère, du moine qui apprend à nager, du mari rêveur ou de l’épouse modèle, elle les arrache à la paix « étrange, creuse et blanche » dans laquelle ils semblaient se complaire. Dès lors, tous les  dérapages sont permis »

Je suis tombée sur ce livre un peu par hasard dans une librairie et c’est la couverture puis le titre qui m’ont séduite. Un titre qui est à la fois étrange et poétique : Sanglier noir Pivoines roses. Au final en lisant le revers on découvre que c’est est un recueil de quinze très courtes nouvelles que j’ai trouvé toutes plus séduisantes les unes que les autres. L’auteur y marie humour, justesse des sentiments, ironie et un brin de fantastique. On prend plaisir à découvrir au fur et à mesure du livre qu’elles sont toutes reliées,  les personnages se baladant d’une nouvelle à l’autre. Pourtant le départ de chacune d’entre elles est loin d’être rose : maladie, problèmes de couples, perte d’un être proche. Mais l’auteur se livre à un vrai jeu d’équilibriste en maniant les émotions, en nous touchant sans jamais nous plomber ou tomber dans le pathos. Quant aux personnages, chacun à ses petites lubies étranges, ses peurs insensées qui amènent fraicheur et dérision. Un pur plaisir!

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Ingrid Jonker

L’enfant n’est pas mort

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Ingrid Jonker était une femme moderne et engagée qui se suicida à l’âge de 32 ans. Sa contribution à la littérature sud-africaine et son combat pour les droits de l’homme la place d’ailleurs comme l’une des personnalités incontournables de l’histoire de son pays.  Nelson Mandela lui rendit le plus beau des hommages quand il lu en mai 1994, lors de son  discours d’investiture le poème L’enfant abattu par des soldats à Nyanga.

L’enfant abattu par des soldats à Nyanga

L’enfant n’est pas mort
l’enfant lève les poings contre sa mère
qui crie Afrika!cire l’odeur
de la liberté et du veld
dans les ghettos du coeur cerné

L’enfant lève les poings contre son père
dans la marche des générations
qui crie Afrika!crie l’odeur
de la justice et du sang
dans la rue de la fierté armée

L’enfant n’est pas mort ni à Langa ni à Nyanga
ni à Orlando ni à Sharpeville
ni au commisseriat de Philippi
où il git une balle dans la tête

L’enfant est l’ombre noire des soldats
en faction avec fusils blindés et matraques
l’enfant est de toutes les assemblées et de toutes les lois
l’enfant regarde par les fenêtres des maisons et dans le coeur des mères
l’enfant qui voulait simplement jouer au soleil à Nyanga est partout
l’enfant devenu homme harpente l’Afrique
l’enfant devenu géant voyage dans le monde entier

Sans laisser-passer

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Tu es le matin

Le ciel est plein de roses
la rose est vulnérable
vulnérables tes mains tes yeux
rose de ta bouche
le matin c’est toi
rose vulnérable du matin
blessure de la rose

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Quand tu ris

Ton rire est une grenade éclatée
ris encore
que j’entende comment rient les grenades

Vie d’un immortel

Bernard Noël

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vu par Benjamin Monti

Le narrateur, un jeune homme amoureux, traverse les siècles en terre picarde. Il est tour à tour chevalier au Moyen-Age ou soldat de la grande guerre mais toujours aux prises avec des ennemis ravageant sa contrée. Son immortalité le condamne à revivre encore et encore ces batailles, toujours au moment où sa bien aimée et sur le point de succomber.

J’ai découvert ce court livre de Bernard Noël grâce aux éditions du Chemin de fer, c’est une histoire courte mais intense. L’auteur parvient à nous transporter en une fraction de seconde, d’une époque à  une autre comme on passe d’une pensée à une autre. Ce temps infiniment restreint il arrive à le rendre avec justesse par l’enchaînement soigné et précis de ses mots, de ses phrases mais aussi par le vocabulaire qu’il choisit. Il allie ainsi des expressions médiévales à des mots plus contemporains, accentuant le tourbillon que nous fais vivre le récit. En quelques pages Bernard Noël résume les pires atrocités que peut commettre le genre humain (guerre, viol, massacre, trahison) mais aussi les plus belles émotions qu’il peut ressentir envers ses semblables (l’amour et l’amitié).

J’ai été happée par ce récit intense. La malédiction du héro est terrifiante, vivre et revivre la mort de l’être aimé sans jamais pouvoir briser ce cycle infernal. Dans son esprit tous se mélange : ses souvenirs lointains et son présent, le futur et son passé proche. Et l’on finit par se demander si le fait d’avoir conscience que tout recommence à chaque nouvelle vie ne précipite pas un peu plus vite à chaque fois sa fin, comme si le fait de savoir rendait la chose inéluctable.