Sanglier Noir Pivoines Roses

Gaëlle heureux

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« Découpages en losange aux volets, plates-bandes alignées au cordeau, collection de porte-clés, de bobines de fil ou de statuettes de saints, pommes de terre cuites à la minute près…Gaëlle Heureux plante des décors résolument Kitch et y installe des personnages cueillis sur le vif. Se glissant dans la peau de l’expert comptable retraité, du petit garçon consigné au chevet de son arrière-grand mère, du moine qui apprend à nager, du mari rêveur ou de l’épouse modèle, elle les arrache à la paix « étrange, creuse et blanche » dans laquelle ils semblaient se complaire. Dès lors, tous les  dérapages sont permis »

Je suis tombée sur ce livre un peu par hasard dans une librairie et c’est la couverture puis le titre qui m’ont séduite. Un titre qui est à la fois étrange et poétique : Sanglier noir Pivoines roses. Au final en lisant le revers on découvre que c’est est un recueil de quinze très courtes nouvelles que j’ai trouvé toutes plus séduisantes les unes que les autres. L’auteur y marie humour, justesse des sentiments, ironie et un brin de fantastique. On prend plaisir à découvrir au fur et à mesure du livre qu’elles sont toutes reliées,  les personnages se baladant d’une nouvelle à l’autre. Pourtant le départ de chacune d’entre elles est loin d’être rose : maladie, problèmes de couples, perte d’un être proche. Mais l’auteur se livre à un vrai jeu d’équilibriste en maniant les émotions, en nous touchant sans jamais nous plomber ou tomber dans le pathos. Quant aux personnages, chacun à ses petites lubies étranges, ses peurs insensées qui amènent fraicheur et dérision. Un pur plaisir!

Vie d’un immortel

Bernard Noël

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vu par Benjamin Monti

Le narrateur, un jeune homme amoureux, traverse les siècles en terre picarde. Il est tour à tour chevalier au Moyen-Age ou soldat de la grande guerre mais toujours aux prises avec des ennemis ravageant sa contrée. Son immortalité le condamne à revivre encore et encore ces batailles, toujours au moment où sa bien aimée et sur le point de succomber.

J’ai découvert ce court livre de Bernard Noël grâce aux éditions du Chemin de fer, c’est une histoire courte mais intense. L’auteur parvient à nous transporter en une fraction de seconde, d’une époque à  une autre comme on passe d’une pensée à une autre. Ce temps infiniment restreint il arrive à le rendre avec justesse par l’enchaînement soigné et précis de ses mots, de ses phrases mais aussi par le vocabulaire qu’il choisit. Il allie ainsi des expressions médiévales à des mots plus contemporains, accentuant le tourbillon que nous fais vivre le récit. En quelques pages Bernard Noël résume les pires atrocités que peut commettre le genre humain (guerre, viol, massacre, trahison) mais aussi les plus belles émotions qu’il peut ressentir envers ses semblables (l’amour et l’amitié).

J’ai été happée par ce récit intense. La malédiction du héro est terrifiante, vivre et revivre la mort de l’être aimé sans jamais pouvoir briser ce cycle infernal. Dans son esprit tous se mélange : ses souvenirs lointains et son présent, le futur et son passé proche. Et l’on finit par se demander si le fait d’avoir conscience que tout recommence à chaque nouvelle vie ne précipite pas un peu plus vite à chaque fois sa fin, comme si le fait de savoir rendait la chose inéluctable.

Un spécimen transparent suivi de voyage vers les étoiles

Akira Yoshimura

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« Un homme rêve de pouvoir préserver le corps au-delà de la mort tel un fossile brillant comme du mica. Quelques jeunes gens ayant perdu le goût de vivre  décident de faire un ultime voyage ensemble vers les étoiles, et de s’élancer ensemble tels des oiseaux du haut du haut de la falaise dans le grand bleu de la mer. »

Deux nouvelles qui tournent autour de la mort mais où chacune l’aborde à sa façon. La première est plutôt macabre et quelque peu dérangeante. On y retrouve le penchant de l’auteur pour le morbide. Le personnage principal exerce un métier loin d’être ordinaire : il désosse des cadavres  dans le but de réaliser des spécimens de squelette qui serviront pour les cours d’anatomie en faculté. Plutôt bon dans ce qu’il fait, il a une quête ultime : réaliser un spécimen où les os seraient translucides.

La deuxième n’est pas plus joyeuse mais plus poétique, à commencer par le titre : voyage vers les étoiles.  L’auteur parle de ces jeunes japonais en perte de repères, paralysés face au futur et qui manquent de force pour continuer à avancer. Keichi rejoint un groupe de jeunes qui ont, comme lui, abandonnés les cours et errent sans but. Un jour l’un d’entre eux trouve une solution pour casser leur cycle infernal. Ils décident alors de franchir ensemble le cap. Poétique et psychologique, cette nouvelle d’Akira Yoshimura emprunte par moment les chemins du conte. Elle condense à merveille les questions existentielles que se posent ces écorchés de la vie, fragiles face à la pression imposée par la société japonaise. L’auteur décrit avec beaucoup de finesse mais sans détour les émotions de ses personnages, eux qui semblent d’une certaine façon si inconscient de leur propre existence et de ce qu’elle représente.

Ces deux nouvelles sont comme les deux faces d’une pièce : indissociables dans le sujet qu’elles abordent, l’une s’attachant au côté physique l’autre au côté psychologique. Voyage vers les étoiles m’a beaucoup plus touchée que la première. Elle ouvre d’une certaine manière un abîme de questions tant sur nous même que sur le rapport que nous entretenons  avec les autres, à la pression qu’un groupe peut exercer sur nous mais aussi à l’angoisse que fait naître de plus en plus notre société. Le tout en restant légère grâce sa poésie et à la finesse de son vocabulaire.

La part du feu

Hélène Gestern

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A la suite d’une révélation qui la bouleverse, Laurence Emmanuelle comprend que sa vie est moins simple qu’elle ne le pensait. Elle décide d’en apprendre davantage sur le passé de ses parents et notamment de sa mère. Un soir où ils sont absents, elle entre dans la pièce où sa mère va se réfugier et où personne n’ est autorisé à se rendre. Elle tombe alors sur une mystérieuse lettre d’un certain Guillermo Zorgen, adressée à une jeune femme qu’elle ne connaît pas : Sonia. Qui sont-ils? Quels liens entretenaient-ils avec sa famille? Très vite elle cherche à en savoir un peu plus sur eux, et découvre que Guillermo Zorgen était un militant d’extrême gauche qui a défrayé la chronique dans les années 70 avant d’être oublié. Mais qui est vraiment cet homme? Un idéaliste ou un criminel ? Au fil de ses recherches, des témoignages qu’elle recueille et des documents  qu’elle retrouve, se dessine le portrait contrasté d’un être énigmatique. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération il a fait un choix : exister par le combat. Combat qui n’épargne pas l’amour et fait découvrir à Laurence les formes ardentes et destructrices de la passion.

La part du feu est un roman poignant et prenant qui navigue entre deux eaux : celle du polar et celle du roman initiatique. On est très vite happé par cette histoire au format peu conventionnel. Hélène Gestern pour donner plus de poids et de réalité à son récit y mélange des articles de presse, des courts textes de livres d’Histoire, des articles du code pénal.

Au delà de l’intrigue que dessine l’auteur, c’est une véritable quête identitaire qui se profile dans ce roman. Que restera t-il de Laurence une fois qu’elle aura déterré l’ensemble du passé de sa famille? Comment vivra -t-elle avec? Elle qui imaginait ses parents comme des êtres ternes et sages va apprendre à voir une autre réalité. Celle qu’en tant qu’enfant on a souvent du mal à accepter : nos parents ont eu une vie avant nous et pas toujours celle que l’on croyait. Les siens ont été passionnés et engagés. Mais tout a un prix et Laurence l’apprendra à ses dépends.

Si je devais résumer La part du feu je dirais que c’est un roman-polar qui met en scène une belle réflexion sur l’histoire, la mémoire, l’identité et la passion. Rien n’y est jamais blanc ou noir. Et si en tant que lecteur on voit assez vite se dessiner la réponse à une des intrigues, on n’en est pas moins captivé et désireux de savoir qui sont vraiment ces gens. Les personnages sont vrais, ils ont leur part d’ombre et de lumière et leurs portraits son peints tout en finesse apparaissant au fur et à mesure du récit.

Le restaurant de l’amour retrouvé

Ogawa Ito

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Lire est une gourmandise…

Un soir Rinco rentre de son travail et retrouve son appartement vide. Son petit ami l’a quittée sans laisser ni mot ni objet. Seule la jarre de saumure de sa grand mère n’a pas été emportée. N’ayant plus aucune raison de rester ni les moyens, la jeune fille de vingt cinq ans décide malgré elle de rentrer chez sa mère.  Ce personnage fantasque vit avec un cochon apprivoisé dans un village de montagne de plus en plus délaissé. Muette à cause du choc, la jeune femme reprend doucement sa vie en main et ouvre un restaurant. Mais ce dernier est un peu particulier : pour ses convives elle cuisine un plat unique en accord avec leurs émotions du moment et leur vie.

Un joli livre qu’on prend plaisir à lire et qui donne surtout très envie de cuisiner!

Les personnages sont attachants et ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être.  On  les découvre peu à peu au cours du livre, le plus étonnant étant finalement celui de la mère bien loin de ce qu’on imagine au départ. Comme dans beaucoup de romans japonais on retrouve une écriture épurée, un petit côté décontenançant, un attachement à la nature et au passé. Le personnage de Rinco par certains aspects (le contexte de sa naissance, le fait qu’elle soit muette) rappelle ceux de de Yoko Ogawa. La force du livre tient surtout au retour aux sources et à l’essentiel que souhaite le personnage, tant dans sa vie que dans sa cuisine. En cuisinant Rinco cherche à réveiller les sens, faire voyager, apprendre à aimer et à goûter pleinement à la vie. Mais si elle parvient à rendre ses hôtes heureux, notre cuisinière parviendra t-elle à son tour à tourner la page et à pardonner? Toute la question est là, et si par certains côtés l’histoire rappelle un peu les dramas japonais l’auteure ne s’y complaît jamais réellement. Ni blanc ni noir le livre s’attache d’avantage à décrire ce qui unit et désunit des êtres.

A dévorer comme on dévore un bon petit plat!

Pour les gourmands de cuisine japonaise je conseille également Le club des gourmets et autres cuisines japonaises, recueil de nouvelles et textes autour de l’art culinaire japonais et dont certains sont inédits en français comme celui de Tanizaki.

le club des gourmets et autres cuisnes japonaises

Le sexe des cerises

Jeanette Winterson

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En plein XVIIème siècle londonien, Jourdain, enfant abandonné au bord de la Tamise,  a été adopté par la femme « aux chiens », géante qui a sa vision du monde et de la justice, tout en étant une mère attentive.  Le jeune garçon lui, rêve, depuis qu’il est enfant de prendre la mer et de voyager autour du monde. Avant de voir son souhait exaucé par le jardinier du roi John Tradescent, c’est grâce à ses rêves qu’il s’envole vers d’autres pays.

A cheval entre différents genres, ce roman à deux voix, à l’écriture ciselée et baroque, mélange le conte pour adulte et le roman plus ou moins historique. Par son côté fantastique l’auteure y dénonce les dérives des mariages forcés, les préjugés que l’ont peut avoir sur l’amour et le sexe, et qui sont à plus d’un titre excessivement contemporains, notamment sur l’amour entre deux femmes. Mais il ne faut pas s’y méprendre c’est l’amour sous toute ses formes que défend Jeannette Winterson que se soit entre un homme et une femme, deux amant(e)s, une mère et son fils, un sujet et son roi.

Les deux personnages principaux qui prennent à tour de rôle la parole sont très différents, voire opposés. L’un est rêveur, l’autre ancré dans le réel. L’un est violent l’autre est doux. L’un cherche l’amour, l’autre le fuit et n’y voit aucun intérêt. Malgré une écriture  poétique certains passages restent très crus et peuvent choquer certaines personnes (notamment les passages se déroulant dans les maisons de plaisirs et où s’exprime la vengeance des prostituées et de la géante à l’encontre des puritains). Par moments le livre flirte également avec la philosophie pour notre plus grand plaisir. On aime les passages où les personnages s’interrogent sur ce qu’est la vie, l’amour, chacun ayant son propre questionnement , cherchant ses propres réponses. L’auteure prend également un malin plaisir à détourner les contes de notre enfances (les Douze princesses, Raiponce), pour rendre les personnages féminins très contemporains, féministes, aux caractères affirmés mais parfois un peu caricaturaux.

L’auteure a une imagination débordante, parfois loufoque et nous plonge dans des univers poétiques et déjantés. Dans certains les mots vous attaquent, vous étouffent et l’on fait appelle à des balayeurs de mots dans des montgolfières. Dans d’autres le sol et les entre-sols n’existent plus. Les meubles sont accrochés par des chaines et l’on se déplace sur des cordes à la manière d’équilibristes.

Ce livre m’a beaucoup plu, je l’ai trouvé revigorant et ai aimé m’y plonger. J’ai néanmoins, moins apprécié les chapitres se déroulant à notre époque. Ils arrivent à la fin du livre un peu comme un cheveu sur la soupe, et bien que l’on voie ce que cherche à nous dire Winterson, je n ai pas trouvé qu’ils apportaient grand chose au récit.

Enfin pour le plaisir un des multiples passage que j’ai aimé : « Ce soir là deux amants qui chuchotaient sous la voûte en plomb de l’église périrent par leur propre passion. Leurs effusions verbales, prisonnière de la discipline saturnienne du plomb, remplirent tant l’espace de la galerie que tout l’air en fut chassé. Les amants s’asphyxièrent, mais quand le sacristain ouvrit la petite porte, leurs paroles se déversèrent dans leur soif de liberté, et on les aperçut au-dessus de la cité qui fuyait à tire d’aile sous la forme de colombe. »                

Tu verras

Nicolas Fargues

Tu-verras

Tu verras est un livre bouleversant et magnifique. Plein de tendresse mais aussi d’amertume, ce livre  au ton juste et à l’écriture fluide, décrit les relations père/fils, et parle d’un drame auquel on ne s’attend jamais : la perte d’un être cher et la douleur qu’elle entraîne. Sans jamais tomber dans le pathos l’auteur exprime avec justesse les sentiments des protagonistes que se soit au sujet de l’adolescence, du racisme, des bons moments, de la culpabilité ou de la mort. Il force son personnage, Colin à se confronter à ses préjugés et à les dépasser.  S’il nous fait pleurer il nous fait également sourire quand il nous dépeint le fossé qui se creuse inéluctablement  entre les générations, cette vérité que nulle ne veut admettre parce qu’on croit toujours être différents des autres. Au delà de cette histoire, Nicolas Fargues nous fait en creux un portrait de notre société et de nos adolescents qui y vivent sans vraiment s’y repérer.

Un livre génial dans lequel on plonge et dont on ne ressort qu’une fois fini.  Seul petit bémol : une fin un peu incongrue à mon sens, un peu facile et un peu surréelle par rapport à l’ensemble du livre.