Ingrid Jonker

L’enfant n’est pas mort

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Ingrid Jonker était une femme moderne et engagée qui se suicida à l’âge de 32 ans. Sa contribution à la littérature sud-africaine et son combat pour les droits de l’homme la place d’ailleurs comme l’une des personnalités incontournables de l’histoire de son pays.  Nelson Mandela lui rendit le plus beau des hommages quand il lu en mai 1994, lors de son  discours d’investiture le poème L’enfant abattu par des soldats à Nyanga.

L’enfant abattu par des soldats à Nyanga

L’enfant n’est pas mort
l’enfant lève les poings contre sa mère
qui crie Afrika!cire l’odeur
de la liberté et du veld
dans les ghettos du coeur cerné

L’enfant lève les poings contre son père
dans la marche des générations
qui crie Afrika!crie l’odeur
de la justice et du sang
dans la rue de la fierté armée

L’enfant n’est pas mort ni à Langa ni à Nyanga
ni à Orlando ni à Sharpeville
ni au commisseriat de Philippi
où il git une balle dans la tête

L’enfant est l’ombre noire des soldats
en faction avec fusils blindés et matraques
l’enfant est de toutes les assemblées et de toutes les lois
l’enfant regarde par les fenêtres des maisons et dans le coeur des mères
l’enfant qui voulait simplement jouer au soleil à Nyanga est partout
l’enfant devenu homme harpente l’Afrique
l’enfant devenu géant voyage dans le monde entier

Sans laisser-passer

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Tu es le matin

Le ciel est plein de roses
la rose est vulnérable
vulnérables tes mains tes yeux
rose de ta bouche
le matin c’est toi
rose vulnérable du matin
blessure de la rose

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Quand tu ris

Ton rire est une grenade éclatée
ris encore
que j’entende comment rient les grenades

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Un spécimen transparent suivi de voyage vers les étoiles

Akira Yoshimura

voyageetoiles

« Un homme rêve de pouvoir préserver le corps au-delà de la mort tel un fossile brillant comme du mica. Quelques jeunes gens ayant perdu le goût de vivre  décident de faire un ultime voyage ensemble vers les étoiles, et de s’élancer ensemble tels des oiseaux du haut du haut de la falaise dans le grand bleu de la mer. »

Deux nouvelles qui tournent autour de la mort mais où chacune l’aborde à sa façon. La première est plutôt macabre et quelque peu dérangeante. On y retrouve le penchant de l’auteur pour le morbide. Le personnage principal exerce un métier loin d’être ordinaire : il désosse des cadavres  dans le but de réaliser des spécimens de squelette qui serviront pour les cours d’anatomie en faculté. Plutôt bon dans ce qu’il fait, il a une quête ultime : réaliser un spécimen où les os seraient translucides.

La deuxième n’est pas plus joyeuse mais plus poétique, à commencer par le titre : voyage vers les étoiles.  L’auteur parle de ces jeunes japonais en perte de repères, paralysés face au futur et qui manquent de force pour continuer à avancer. Keichi rejoint un groupe de jeunes qui ont, comme lui, abandonnés les cours et errent sans but. Un jour l’un d’entre eux trouve une solution pour casser leur cycle infernal. Ils décident alors de franchir ensemble le cap. Poétique et psychologique, cette nouvelle d’Akira Yoshimura emprunte par moment les chemins du conte. Elle condense à merveille les questions existentielles que se posent ces écorchés de la vie, fragiles face à la pression imposée par la société japonaise. L’auteur décrit avec beaucoup de finesse mais sans détour les émotions de ses personnages, eux qui semblent d’une certaine façon si inconscient de leur propre existence et de ce qu’elle représente.

Ces deux nouvelles sont comme les deux faces d’une pièce : indissociables dans le sujet qu’elles abordent, l’une s’attachant au côté physique l’autre au côté psychologique. Voyage vers les étoiles m’a beaucoup plus touchée que la première. Elle ouvre d’une certaine manière un abîme de questions tant sur nous même que sur le rapport que nous entretenons  avec les autres, à la pression qu’un groupe peut exercer sur nous mais aussi à l’angoisse que fait naître de plus en plus notre société. Le tout en restant légère grâce sa poésie et à la finesse de son vocabulaire.

Entre ciel et terre

auteur : Jon Kalman Stefansson

entre terre et ciel

vivre pour lire…

Ces trois petits mots pourraient résumer à eux seuls ce magnifique livre. Dans l’Islande du XIX éme siècle deux pêcheurs emportent chaque jour avec eux quelques phrases, strophes de livres qu’ils ont lus et qu’ils se récitent comme un antidote au froid, à la morosité et à la dureté de leur condition. Mais quand un jour l’un des deux en oublie sa vareuse le drame survient…son compagnon pourra t-il y survivre?

Véritable voyage initiatique et philosophique Entre ciel et terre est un livre qu’on lit doucement et qu’on prend plaisir à savourer. Il nous parle de nos plus grandes peurs, mais aussi des plus belles choses qui peuvent nous arriver. A travers l’histoire de ce jeune pêcheur c’est la vie elle même que nous goûtons, et même si tout n’est pas toujours rose, on en ressort apaisé et vivifié, empreint de poésie et de beauté.